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LES VILLAS DU NOUVEAU MILLÉNAIRE - DES RÉFLEXIONS AFIN DE MIEUX ORGANISER LA VIE DOMESTIQUE
Par Patrice-Hans Perrier, rédacteur

L'art de construire concerne avant tout l'aménagement de l'espace. Certains architectes de la trempe de Le Corbusier ont tenté de simplifier l'organisation spatiale afin de parvenir à l'essentiel en ce qui concerne l'habitat. La notion de « plan libre » faisait son apparition à la fin des années 1920, en permettant de dissocier la structure et l'enveloppe du bâtiment au bénéfice d'une plus grande liberté de mouvement.

Le célèbre architecte allait marquer un grand coup avec la construction de la Villa Savoye en 1929. Ce bâtiment-phare de la modernité hante encore les créateurs actuels en raison de son ouverture à la lumière et de son exploration extraordinaire de l'espace intérieur qui en a fait une véritable « machine à habiter », d'après son créateur.

Quarante ans après la mort de Le Corbusier, certains architectes, parmi nos contemporains, osent remettre en question notre vision de l'espace domestique, histoire de reprendre le flambeau de ce précurseur d'une véritable renaissance de l'habitat.

Libérer l’espace
Henri Cleinge est de ceux qui oeuvrent patiemment à restaurer des parcelles de ville, en ayant à coeur de tirer le meilleur des contraintes en lice. Ce jeune architecte d’origine belge fait parler de lui depuis peu grâce à un projet de restauration d’un ancien entrepôt désaffecté sur la rue Saint-Urbain, à deux pas de la place Delacroix, dans la Petite Italie. Prenant appui sur la structure existante des trois coquilles contiguës qui forment le corps de bâtiment de cet ancien entrepôt de vin, l’architecte tente de faire respirer la figure étroite de l’ensemble de logements.

L’auteur de cet étonnant projet de reconversion a su tirer parti des hauteurs industrielles d’origine pour configurer des unités résidentielles spacieuses, en dépit de l’étroitesse des lots et de la médiocrité des vues qui débouchent sur une ruelle peu invitante.

La propre résidence de l’architecte, sise dans la portion sud du projet, reprend cette notion corbuséenne du «plan libre», qui permet d’individualiser les étages et les zones d’occupation.

Alors que l’unité d’habitation est configurée de façon très rationnelle, faisant grand cas de l’économie des espaces intérieurs, la salle de séjour est située sous un spacieux puits de lumière de 200 pi2, ce qui permet d’ouvrir la résidence vers le haut. Cette vaste cour intérieure est entourée par des mezzanines sur deux de ses côtés, traitées comme des loggias qui font cohabiter les diverses zones de l’habitation. Une impression de vastitude s’en dégage, alors qu’une magnifique bibliothèque s’adosse, du haut de ses 16 pieds, sur un côté des deux étages surplombant la cour intérieure.
Une petite passerelle, recouverte d’un élégant parquet, permet de raccorder la partie supérieure de cette immense bibliothèque de 16 pieds avec les mezzanines et les escaliers qui mènent à l’étage des chambres à coucher. La moitié inférieure de la bibliothèque est cachée par la passerelle.
Oeuvre: Henri Cleinge
Outre cet espace commun, l’architecte a trouvé le moyen de loger un studio et un bureau dans la zone intermédiaire des mezzanines, alors que des escaliers métalliques mènent à l’étage des chambres à coucher, puis à la terrasse sur les toits. Les circulations verticales (les escaliers) et horizontales (les mezzanines) organisent véritablement la vie du bâtiment et participent – pour paraphraser Pierre Joly, un spécialiste de l’oeuvre de Le Corbusier – à « cette qualification des lieux désignant le rapport qui existe entre l’aménagement de l’espace et l’aptitude de l’espace à devenir un instrument nécessaire aux activités humaines… ».

La promenade architecturale
Un peu à la manière des villas de la Renaissance, les unités d’habitation familiales de Le Corbusier proposaient une « promenade architecturale » qui permettait aux visiteurs de pénétrer au coeur du bâtiment en découvrant une succession de points de vue dynamiques. Dans le cas de la Villa Savoye, ce sont les circulations et l’accès au toit-terrasse qui faisaient en sorte que la résidence s’ouvre sur le spectacle de la nature environnante.

L’architecte Pierre Thibault, un praticien résidant à Québec, nous renvoie à cette vision des choses lorsqu’il s’attaque à concevoir une étonnante résidence secondaire, sise dans un endroit secret, quelque part entre Saint-Hyacinthe et Drummondville.

Le projet « Les Abouts » a été délicatement posé sur les abords d’une belle rivière, sans bousculer la nature environnante. Presque entièrement réalisée à partir d’une structure à base de bois d’ingénierie et d’une enveloppe parée de planches de cèdre, cette résidence secondaire semble « être en parfaite symbiose avec les éléments extérieurs », pour reprendre une formule de son concepteur. Une partie du bâtiment se prolonge par le biais d’une terrasse qui ressemble à un quai supporté par des pilotis. Cette villa champêtre offre à voir quelque chose de l’habitat lacustre, une sorte d’abri temporaire qui aurait été posé sur le tapis d’un sous-bois accueillant.

Les puissantes colonnes de pin sont en retrait face à l’enveloppe transparente; les subdivisions intérieures n’atteignent pas le plafond et la lumière s’infiltre de partout.
Oeuvre: Pierre Thibault
Le rituel d’entrée mène à un espace intérieur vaste et bien éclairé, avec un système de poutres et colonnes apparentes, ce qui ne manque pas de souligner la solidité de la construction. De larges baies vitrées permettent à la lumière naturelle de se frayer un chemin dans presque tous les recoins de la demeure.

Le concepteur de cette villa lacustre a mis en oeuvre une trame très serrée, à la manière des résidences japonaises qui utilisent le tatami comme module de base. Ici, les espaces plus intimes de l’habitat sont configurés au moyen de cloisons en gypse qui évitent de toucher aux plafonds. C’est ainsi que les occupants ont l’agréable sensation de ne pas être contraints par les espaces intérieurs de la résidence. Les puissantes colonnes de pin, soutenant les poutres faîtières, se profilent à distance des baies vitrées, créant un effet de «décompression de l’enveloppe» du bâtiment, selon les propos de l’architecte. La terrasse qui prolonge cette villa vers la rivière, les ouvertures sur la nature et la fluidité des circulations intérieures constituent un véritable « dispositif de captation » des éléments de la nature. Pierre Thibault affirme que son projet a permis de «multiplier les espaces en jeu, puisque la maison se dilate selon les saisons».

S’ouvrir de l’intérieur
Vivre en ville suppose, dans bien des cas, un effort d’adaptation à la hauteur des imprévus qui ne manqueront pas de jalonner les projets d’architecture qui sortent des sentiers battus. C’est ainsi que l’architecte Natalie Dionne entreprit en 2003 de reconvertir un ancien atelier de typographie, situé dans une « friche urbaine », une sorte de zone mixte entre le résidentiel et l’industriel, selon ce qu’elle nous confiait en entrevue. Une véritable villa urbaine a pris forme à partir d’un étroit ensemble de logements et d’un deuxième lot adjacent qui servait tout simplement d’entrée pour les voitures.

L’architecte a opté pour «replier sa résidence sur elle-même, un peu comme les hôtels particuliers de Paris». L’immeuble d’origine donnait à voir une façade d’environ 23 pieds de large, se profilant face à la rue d’Iberville, pas très loin de l’avenue du Mont-Royal. Un module cubique, d’environ 20 pi2 répartis sur deux étages, a été greffé à la partie «publique» du vieil atelier, ce qui permet d’agrandir la façade principale. Un deuxième module, inséré dans la portion arrière qui donne sur la ruelle, vient compléter cette opération de raccordement de l’ensemble de logements à l’espace du lot vacant.

Une très belle terrasse, en bois d’Ipé, relie les portes en accordéon de la salle à manger avec la porte de garage du salon. L’été, la maison « respire ».
Au coeur même du projet, de larges baies vitrées se dépliant en accordéon permettent aux occupants de traverser le petit jardin secret de cette villa qui «s’ouvre de l’intérieur ». Une porte de garage, en aluminium galvanisé noir et en verre thermos, perce le mur extérieur de l’ancien atelier, ce qui accentue la porosité d’un rez-de-chaussée qui communique de plain-pied avec le «petit coin de nature» de la cour.

Ce traitement radioconcentrique des espaces publics autour de la cour intérieure fait en sorte que les occupants et leurs invités jouissent d’une liberté de mouvement inégalable. L’architecte a su modeler un véritable havre de paix en dépit d’un environnement urbain plutôt chaotique. C’est tout l’art de composer un espace de vie qui se décline ici, à mille lieues des conventions arbitraires qui sont souvent le lot de nos projets domiciliaires.

Source : Le Répertoire de la maison neuve et de la rénovation au Québec 2007 - APCHQ

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